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Ma dose d’encre

Des lignes et des lignes...

Le fleuve des rois

Le fleuve des rois

Le fleuve des rois de Taylor Brown aux Éditions Albin Michel 

Collection Terres d’Amérique

Traduit de l’américain par Laurent Boscq

“ La petite Amazone.

Leur père avait vu le jour sur ce fleuve, dans une de ces maisons flottantes qui ont l’air d’avoir été emportées par une crue. Elle est située en aval, à un jour de kayak. C’est là qu’ils veulent arriver avant le crépuscule. Ils y passeront la nuit, puis embarqueront pour quatre journées supplémentaires vers l’estuaire où, après cet ultime voyage, ils disperseront les cendres de leur père dans les eaux qui l’avaient vu naître. ” 
 

Cela fait un an que Hiram, le père de Lawton et Hunter est décédé de manière plutôt étrange. 

Hiram était très attaché à ce fleuve, qu’il vénérait et protégeait, alors pour ses fils, y disperser ses cendres est bien plus qu’un devoir, mais plutôt une manière de rendre un dernier hommage à cet homme. 

« Notre père était un homme dur. Il n’était pas du genre à aimer les embrassades ou à donner la main, et rejetait toute marque d’affection. Il avait du mal à exprimer son amour. Pourtant, il y avait des choses qui lui tenaient à cœur . Le fleuve, par dessus tout, était comme un membre de sa famille et comptait beaucoup plus à ses yeux que n’importe quel lien de chair et de sang. Les jours où il ne travaillait pas, il nous emmenait mon frère et moi, et nous installait à la proue, bien peignés et très sérieux comme si on allait à l’église. Et peut-être était-ce là qu’on allait. Dans son église. Une cathédrale marécageuse et irriguée par de multiples ruisseaux, avec un toit feuillu que soutenaient des colonnes de cyprès et de gommiers. Il nous apprenait ses beautés et ses secrets, ses endroits cachés. Et je crois qu’en nous montrant le fleuve – son fleuve – il nous ouvrait son cœur, au moins en partie. C’est comme ça que je savais qu’il nous aimait. » 

Ce fleuve était toute sa vie. 

Hiram était un homme dur, habitée par une certaine noirceur qui semblait cacher de douloureux secrets de sa jeunesse. 
 

Il était devenu pêcheur de crevettes, mais semblait poursuivi par la malchance, perdant par deux fois ses crevettiers, élevant au mieux ses deux fils malgré ses longues absences. 

Layton, l’ainée est devenu membre des Navy Seals, tandis qu’ Hunter poursuit ses études en histoire. 

Ensemble sur ce fleuve, unis comme jamais, se donnant pour mission un dernier voyage en compagnie de leur père avant les adieux mais aussi la recherche de vérité pour Layton qui ne croit absolument pas à une mort accidentelle. 

« Que tu le veuilles ou non frangin, ce fleuve est chargé d’une force maléfique. Ça a peut-être un rapport avec la mort de Papa, ou peut-être pas. Mais il n’est pas le premier qu’on ait retrouvé crevé dedans, sans parler de ceux qu’on a pas retrouvé du tout, et le shérif a merdé l’enquête sur toute la ligne. Quelqu’un doit tirer ça au clair, et je n’ai pas parcouru la moitié du globe rien que pour disperser ses cendres comme un tas de poussière de fée. Je vais finir par découvrir pourquoi il est mort. » 

À une autre époque, en 1564, le fleuve était témoin d’une toute autre aventure, notamment d’une expédition et de l’établissement par les français de Fort Caroline 

C’est à travers les yeux d’un artiste, Jacques Le Moyne de Morgues dont les dessins illustrent le récit, que nous découvrons ce pan d’Histoire. 
 

« Le Moyne se réveille en sursaut dans sa hutte. Son cœur bat la chamade et son visage est aussi brûlant qu’un bouclier en plein soleil. […] Dans son rêve, il survolait le champ de bataille et observait les corps dépecés, démembrés au milieu des mares de sang. Ce n’est pas la première fois qu’il fait ce rêve. Il y tient le tondu soleil qui flotte tout puissant au-dessus de la terre. […] 

«Tu devrais la dessiner.» 

Le Moyne repousse ses couvertures et pose ses pieds sur le sol. Au contact de la terre ses os grincent comme des pilons de pierre dans un mortier. Il a tellement maigri. 

« Je n’ai pas la force de dessiner, La Caille. Je serais capable de manger mon papier. » 

Son ami éclate d’un rire désabusé qui lui racle la gorge. 

« Fais attention, Le Moyne. Un jour tes dessins seront peut-être la seule chose qui restera de nous. Après tout, le Christ Lui-même continue à vivre dans un livre. » 

Le Moyne repense à l’Indien qu’il aabbattu, cet homme qui se lacérait la poitrine avec les mains.

« Et à vivre dans le cœur des hommes, ajoute-t-il. 

– Oui, dit La Caille en se rallongeant. Dans le cœur des hommes aussi. » 

L’Altamahar, le fleuve des rois, long de deux cents vingt kilomètres, aux affluents multiples, un personnage à part entière nous fait vivre une aventure extraordinaire à travers cette fresque familiale où s’invite un pan d’Histoire. En voguant sur ses eaux marécageuses qui semblent hantées par une créature mythique on découvre la folie des hommes, leur cupidité mettant à néant une douce utopie, détruisant la planète au même titre que le racisme meurtrier qui perdure. 

“ Les marais sont réveillés autour d’eux, résonnant de la présence d’animaux invisibles. Les cochons sauvages qui bruissent en taillant leurs propres pistes, semblables à des rayures sur un tableau noir et les oiseaux qui chantent en passant d’arbre en arbre. Mais aussi les hommes à l’esprit buté, qui abiment le monde sans jamais revenir sur leurs décisions. Et en dessous de tout ça une créature qui se meurt en silence, immense comme un mythe. ” 

Taylor Brown serait-il un descendant du dessinateur Jacques Le Moyne de Morgues, capable avec sa plume de nous transporter entre le passé et le présent avec une précision extraordinaire et un sens précis du détail, sur le fleuve Altamahar, pour découvrir ce triptyque habité par des personnages inoubliables et hantés par une créature mystérieuse au point d’en devenir mythique ? 

En attendant descendant ou pas, il possède un véritable talent de conteur, nous offrant à travers une intrigue qui prends sa source au cœur de cette histoire familiale, une véritable ode au côtes géorgiennes. 

Une fois sur le fleuve, impossible à quitter, la plume de Taylor nous offre un voyage hors du temps sous une tension extrême, dans un décor tantôt majestueux et tantôt effrayant nous confrontant à la folie destructrice des hommes. 

Un roman magistral, ambitieux, grandiose qui confirme le don de l’auteur pour l’écriture. Un formidable auteur qui risque bien de finir couronné de succès. Un roi de plus pour ce fleuve qui va marquer les esprits c’est certain. 

Un Immense coup de foudre et même plus…


 

Fidèle je suis, fidèle je resterai. 
 

Retrouvez ma chronique de son précédent roman : Les Dieux de Howl Mountain (ici)

Pour info : 

Né en 1982 en Géorgie, dans le sud des États-Unis, Taylor Brown a vécu à Buenos Aires et à San Francisco avant de s’installer en Caroline du Nord. Baroudeur, touche-à-tout, passionné de moto autant que de voitures de collection et jamais en panne d’inspiration, il s’est imposé en quelques années comme l’un des écrivains les plus prometteurs de sa génération. 

Le Fleuve des Rois est son troisième roman à paraître en France après La Poudre et la Cendre (Autrement, 2017) et Les Dieux de Howl Mountain (Albin Michel, 2019).

 

je remercie les éditions Albin Michel pour cette fabuleuse lecture. 

 

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